 C'est une des singularits du coeur humain que malgr le penchant qu'ont tous les hommes  juger favorablement d'eux-mmes, il y a des points sur lesquels ils s'estiment encore plus mprisables qu'ils ne sont en effet. Tel est l'intrt qu'ils regardent comme leur passion dominante, quoiqu'ils en aient une autre plus forte, plus gnrale, et plus facile  rectifier, qui ne se sert de l'intrt que comme d'un moyen pour se satisfaire; c'est l'amour des distinctions. On fait tout pour s'enrichir, mais c'est pour tre considr qu'on veut tre riche. Cela se prouve en ce qu'au lieu de se borner  cette mdiocrit qui constitue le bien-tre chacun veut parvenir  ce degr de richesse qui fixe tous les yeux, mais qui augmente les soins et les peines et devient presque aussi  charge que la pauvret mme. Cela se prouve encore par l'usage ridicule que les riches font de leurs biens. Ce ne sont point eux qui jouissent de leurs profusions et elles ne sont faites que pour attirer les regards et l'admiration des autres. Il est assez vident que le dsir de se distinguer est la seule source du luxe de magnificence, car quant  celui de mollesse il n'y a qu'un bien petit nombre de voluptueux qui sachent le goter et lui laisser la douceur et toute la simplicit dont il est susceptible. C'est donc ainsi qu'on voit par le mme principe toutes les familles travailler sans cesse  s'enrichir et  se ruiner alternativement. C'est Sisyphe[1] qui sue sang et eau pour porter au sommet d'une montagne le rocher qu'il en va faire rouler le moment d'aprs. 
ROUSSEAU

[1] -  Sisyphe, fils d'Eole et roi de Corinthe, est condamn, pour ses  brigandages,  rouler ternellement, dans les Enfers, une grosses pierre au  sommet d'une montagne, d'o elle retombe sans cesse.
