Tant que les enfants ne trouveront de rsistance que dans les choses et jamais dans les volonts, ils ne deviendront ni mutins[1] ni colres et se conserveront mieux en sant. (...) Les premiers pleurs de l'enfant sont des prires : si on n'y prend garde ils deviennent bientt des ordres ; ils commencent par se faire assister, ils finissent par se faire servir. Ainsi de leur propre faiblesse d'o vient d'abord le sentiment de leur dpendance, nat ensuite l'ide de l'empire[2] et de la domination ; mais cette ide tant moins excite par leurs besoins que par nos services, ici commencent  se faire apercevoir les effets moraux[3] dont la cause immdiate n'est pas dans la nature, et l'on voit dj pourquoi ds ce premier ge il importe de dmler l'intention secrte qui dicte le geste ou le cri. 
  Quand l'enfant tend la main avec effort sans rien dire, il croit atteindre  l'objet parce qu'il n'en estime pas la distance ; il est dans l'erreur ; mais quand il se plaint et crie en tendant la main, alors il ne s'abuse plus sur la distance, il commande l'objet de s'approcher, ou  vous de le lui apporter. Dans le premier cas portez-le  l'objet lentement et  petits pas. Dans le second, ne faites pas seulement semblant de l'entendre ; plus il criera, moins vous devez l'couter. Il importe de l'accoutumer de bonne heure  ne commander, ni aux hommes, car il n'est pas leur matre, ni aux choses, car elles ne l'entendent point.
ROUSSEAU

[1] - Mutins : indociles, rebelles. 

[2] - Empire : puissance

[3] - Les effets moraux : ici  moral  soppose   physique .

