 Tout homme a droit de risquer sa propre vie pour la conserver. A-t-on jamais dit que celui qui se jette par une fentre pour chapper  un incendie soit coupable de suicide ? A-t-on mme jamais imput ce crime  celui qui prit dans une tempte dont en s'embarquant il n'ignorait pas le danger ?  
  Le trait social a pour fin la conservation des contractants. Qui veut la fin veut aussi les moyens, et ces moyens sont insparables de quelques risques, mme de quelques pertes. Qui peut conserver sa vie aux dpens des autres doit la donner aussi pour eux quand il faut. Or, le citoyen n'est plus juge du pril auquel la loi veut qu'il s'expose ; et quand le prince[1] lui a dit : Il est expdient[2]  l'Etat que tu meures , il doit mourir, puisque ce n'est qu' cette condition qu'il a vcu en sret jusqu'alors, et que sa vie n'est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de lEtat.      
  La peine de mort inflige aux criminels peut tre envisage  peu prs sous le mme point de vue : c'est pour n'tre pas la victime d'un assassin que l'on consent  mourir si on le devient. Dans ce trait, loin de disposer de sa propre vie, on ne songe qu' la garantir, et il n'est pas  prsumer qu'aucun des contractants prmdite alors de se faire pendre.   
  D'ailleurs, tout malfaiteur, attaquant le droit social, devient par ses forfaits rebelle et tratre  la patrie ; il cesse d'en tre membre en violant ses lois, et mme il lui fait la guerre. Alors la conservation de lEtat est incompatible avec la sienne ; il faut qu'un des deux prisse ; et quand on fait mourir le coupable, c'est moins comme citoyen que comme ennemi.
ROUSSEAU

[1] - Entendre, ici, le gouvernement.

[1] - Expdient : opportun, utile.



