 Le plus grave cependant des maux qui affligent l'me de la plupart des hommes, c'est ce mal congnital pour lequel chacun est, envers lui-mme, plein d'indulgence, et auquel personne ne s'ingnie  chapper : c'est le mal qu'on appelle l'amour-propre, en ajoutant que cette tendresse de l'individu pour lui-mme est naturelle  tout homme et qu'elle est  bon droit obligatoire pour chacun. Mais ce qui est trs vrai, c'est que chacun de tous nos manquements en chaque occasion a pour cause l'extrme affection que l'on a pour soi : celui qui aime s'aveugle  tel point en effet  l'endroit de ce qu'il aime, qu'il en vient  juger de travers sur ce qui est juste, bon et beau, dans la conviction que toujours ce qui est sien mrite plus d'estime que ce qui est la vrit ! En fait, celui qui sera un grand homme, celui-l au moins ne doit chrir ni lui mme, ni les choses qui sont siennes, mais ce qui est juste, aussi bien s'il se trouve que ce le soit du fait de sa propre action ou, mieux encore, du fait de celle d'autrui. Or, elle est galement un rsultat de cette mme faute, l'illusion qui fait prendre  tous les hommes la sottise qui est la leur, pour de la sagesse : d'o il suit que nous, qui, pour ainsi dire, ne savons rien, nous nous figurons savoir tout, et que, faute de nous en remettre  autrui pour faire ce dont nous n'avons pas la connaissance, nous nous trompons en le faisant nous-mmes. Aussi tout homme doit-il viter de s'aimer vhmentement lui-mme, mais tre toujours  la poursuite de celui qui vaut mieux que lui, sans chercher  se retrancher, en une pareille situation derrire aucun sentiment de fausse honte.
PLATON
