N'est-ce pas indignement traiter la raison de l'homme que de la mettre en parallle avec l'instinct des animaux, puisqu'on en te la principale diffrence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu que l'instinct demeure toujours dans un tat gal : Les ruches des abeilles taient aussi bien mesures il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement la premire fois que la dernire. Il en est de mme de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte[1]. La nature les instruit  mesure que la ncessit les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont : comme ils la reoivent sans tude, ils n'ont pas le bonheur de la conserver; et toutes les fois qu'elle leur est donne, elle leur est nouvelle, puisque, la nature n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection borne, elle leur inspire cette science ncessaire, toujours gale, de peur qu'ils ne tombent dans le dprissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites. Il n'en est pas de mme de l'homme, qui n'est produit que pour l'infinit. Il est dans l'ignorance au premier ge de sa vie ; mais il s'instruit sans cesse dans son progrs : car il tire avantage non seulement de sa propre exprience, mais encore de celle de ses prdcesseurs, parce qu'il garde toujours dans sa mmoire les connaissances qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours prsentes dans les livres qu'ils en ont laisss. Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement. 
PASCAL

[1] - Cach.
