 Qu'est-ce donc que la libert ? Natre, c'est  la fois natre du monde et natre au monde. Le monde est dj constitu, mais aussi jamais compltement constitu. Sous le premier rapport, nous sommes sollicits, sous le second nous sommes ouverts  une infinit de possibles. Mais cette analyse est encore abstraite, car nous existons sous les deux rapports  la fois. Il n'y a donc jamais dterminisme et jamais choix absolu, jamais je ne suis chose et jamais conscience nue. En particulier, mme nos initiatives, mme les situations que nous avons choisies nous portent, une fois assumes, comme par une grce d'tat. La gnralit du rle   et de la situation vient au secours de la dcision, et, dans cet change entre la situation et celui qui l'assume, il est impossible de dlimiter la part de situation  et la part de libert . On torture un homme pour le faire parler. S'il refuse de donner les noms et les adresses qu'on veut lui arracher, ce n'est pas par une dcision solitaire et sans appuis ; il se sentait encore avec ses camarades, et, encore engag dans la lutte commune, il tait comme incapable de parler ; ou bien, depuis des mois ou des annes, il a affront en pense cette preuve et mis toute sa vie sur elle ; ou enfin, il veut prouver en la surmontant ce qu'il a toujours pens et dit de la libert. Ces motifs n'annulent pas la libert, ils font du moins qu'elle ne soit pas sans tais dans l'tre. Ce n'est pas finalement une conscience nue qui rsiste  la douleur, mais le prisonnier avec ses camarades ou avec ceux qu'il aime et sous le regard de qui il vit, ou enfin la conscience avec sa solitude orgueilleusement voulue, c'est--dire encore un certain mode du Mit-Sein[1].
MERLEAU-PONTY

[1] - Mit-Sein : Etre avec autrui.

