 Je n'ignore pas cette croyance fort rpandue : les affaires de ce monde sont gouvernes par la fortune[1] et par Dieu; les hommes ne peuvent rien y changer, si grande soit leur sagesse; il n'existe mme aucune sorte de remde; par consquent il est tout  fait inutile de suer sang et eau  vouloir les corriger, et il vaut mieux s'abandonner au sort. Opinion qui a gagn du poids en notre temps,  cause des grands bouleversements auxquels on assiste chaque jour, et que nul n'aurait jamais pu prvoir. Si bien qu'en y rflchissant moi-mme, il m'arrive parfois de l'accepter. Cependant, comme notre libre arbitre ne peut disparatre, j'en viens  croire que la fortune est matresse de la moiti de nos actions, mais qu'elle nous abandonne  peu prs l'autre moiti. Je la vois pareille  une rivire torrentueuse qui dans sa fureur inonde les plaines, emporte les arbres et les maisons, arrache la terre d'un ct, la dpose de l'autre; chacun fuit devant elle, chacun cde  son assaut, sans pouvoir dresser aucun obstacle. Et bien que sa nature soit telle, il n'empche que les hommes, le calme revenu, peuvent prendre certaines dispositions, construire des digues et des remparts; en sorte que la nouvelle crue s'vacuera par un canal ou causera des ravages moindres. Il en est de mme de la fortune : elle fait la dmonstration de sa puissance l o aucune vertu ne s'est prpare  lui rsister; elle tourne ses assauts o elle sait que nul obstacle n'a t construit pour lui tenir tte. 
MACHIAVEL

[1] - Le sort.
