Quant aux divers sons du langage, c'est la nature qui poussa les hommes  les mettre, et c'est le besoin qui fit natre les noms des choses :  peu prs comme nous voyons l'enfant amen, par son incapacit mme de s'exprimer avec la langue,  recourir au geste qui lui fait dsigner du doigt les objets prsents. Chaque tre en effet a le sentiment de l'usage qu'il peut faire de ses facults. Avant mme que les cornes aient commenc  poindre sur son front, le veau irrit s'en sert pour menacer son adversaire et le poursuivre tte baisse. Les petits des panthres, les jeunes lionceaux se dfendent avec leurs griffes, leurs pattes et leurs crocs, avant mme que griffes et dents leur soient pousses. Quant aux oiseaux de toute espce, nous les voyons se confier aussitt aux plumes de leurs ailes, et leur demander une aide encore tremblante. Aussi penser qu'alors un homme ait pu donner  chaque chose son nom, et que les autres aient appris de lui les premiers lments du langage, est vraiment folie. Si celui-l a pu dsigner chaque objet par un nom, mettre les divers sons du langage, pourquoi supposer que d'autres n'auraient pu le faire en mme temps que lui ? En outre, si les autres n'avaient pas galement us entre eux de la parole, d'o la notion de son utilit lui est-elle venue ? De qui a-t-il reu le premier le privilge de savoir ce qu'il voulait faire et d'en avoir la claire vision ? De mme un seul homme ne pouvait contraindre toute une multitude et, domptant sa rsistance, la faire consentir  apprendre les noms de chaque objet; et d'autre part trouver un moyen d'enseigner, de persuader  des sourds ce qu'il est besoin de faire, n'est pas non plus chose facile : jamais ils ne s'y fussent prts; jamais ils n'auraient souffert plus d'un temps qu'on leur corcht les oreilles des sons d'une voix inconnue. 
LUCRECE
