Madame, je me suis quelquefois propos un doute : savoir, s'il est mieux d'tre gai ou content, en imaginant les biens qu'on possde tre plus grands et plus estimables qu'ils ne sont, et ignorant ou ne s'arrtant pas  considrer ceux qui manquent, que d'avoir plus de considration et de savoir, pour connatre la juste valeur des uns et des autres, et qu'on devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien ft la joie, je ne douterais point qu'on ne dt tcher de se rendre joyeux,  quelque prix que ce peut tre, et j'approuverais la brutalit de ceux qui noient leurs dplaisirs dans le vin, ou les tourdissent avec du ptun[1]. Mais je distingue entre le souverain bien, qui consiste en l'exercice de la vertu, ou, ce qui est le mme, en la possession de tous les biens dont l'acquisition dpend de notre libre arbitre, et la satisfaction d'esprit qui suit de cette acquisition. C'est pourquoi, voyant que c'est une plus grande perfection de connatre la vrit, encore mme qu'elle soit  notre dsavantage, que l'ignorer, j'avoue qu'il vaut mieux tre moins gai et avoir plus de connaissance. Ainsi je n'approuve point qu'on tche  se tromper, en se repaissant de fausses imaginations; car tout le plaisir qui en revient, ne peut toucher que la superficie de l'me, laquelle sent cependant une amertume intrieure, en s'apercevant qu'ils sont faux. 
DESCARTES

[1] Ptun : tabac


