La socit, qui est la mise en commun des nergies individuelles, bnficie des efforts de tous et rend  tous leur effort plus facile. Elle ne peut subsister que si elle se subordonne l'individu, elle ne peut progresser que si elle le laisse faire : exigences opposes, qu'il faudrait rconcilier. Chez l'insecte, la premire condition est seule remplie. Les socits de fourmis et d'abeilles sont admirablement disciplines et unies, mais figes dans une immuable routine. Si l'individu s'y oublie lui-mme, la socit oublie aussi sa destination ; l'un et l'autre, en tat de somnambulisme, font et refont indfiniment le tour du mme cercle, au lieu de marcher, droit en avant,  une efficacit sociale plus grande et  une libert individuelle plus complte. Seules, les socits humaines tiennent fixs devant leurs yeux les deux buts  atteindre. En lutte avec elles-mmes et en guerre les unes avec les autres, elles cherchent visiblement par le frottement et par le choc,  arrondir des angles, user des antagonismes,  liminer des contradictions,  faire que les volonts individuelles s'insrent sans se dformer dans la volont sociale et que les diverses socits entrent  leur tour, sans perdre leur originalit ni leur indpendance, dans une socit plus vaste : spectacle inquitant et rassurant, qu'on ne peut contempler sans se dire qu'ici encore,  travers des obstacles sans nombre, la vie travaille  individuer et  intgrer pour obtenir la quantit la plus grande, la varit la plus riche, les qualits les plus hautes d'invention et d'effort.
BERGSON


