Un choix correct est l'affaire de ceux qui savent ; par exemple choisir un gomtre est l'affaire de ceux qui savent la gomtrie, choisir un pilote, de ceux qui savent le pilotage. Car si certains travaux ou certains arts sont quelquefois pratiqus par des hommes trangers  ces professions, toujours est-il que c'est plutt le fait de ceux qui savent. De sorte que, suivant cette manire de raisonner, ce ne serait pas la multitude qu'il faudrait rendre matresse du choix et de la reddition de comptes des magistrats[1]. Mais peut-tre aussi que cette objection n'est pas trs juste,  moins qu'on ne suppose une multitude par trop abrutie. Car chacun des individus qui la composent sera sans doute moins bon juge que ceux qui savent ; mais, runis tous ensemble, ils jugeront mieux, ou du moins aussi bien. Ensuite, il y a des choses dont celui qui les fait n'est ni le seul ni le meilleur juge ; ce sont tous les ouvrages que ceux mmes qui ne possdent pas l'art peuvent connatre : pour une maison, ce n'est pas seulement  celui qui l'a btie qu'il appartient de la connatre ; celui qui s'en sert en jugera aussi et mieux ; et celui-l, c'est celui qui tient la maison. Le pilote, de mme, jugera mieux d'un gouvernail que le charpentier ; un festin, c'est le convive qui en juge et non le cuisinier. C'est ainsi qu'on pourrait rsoudre d'une manire satisfaisante l'objection propose.
ARISTOTE

[1] - Dans la cit dmocratique grecque, les magistrats devaient, en fin de mandat, rendre compte de leur gestion devant le peuple ou un jury populaire.