  La force semble tre l'injustice mme ; mais on parlerait mieux en disant que la force est trangre  la justice ; car on ne dit pas qu'un loup est injuste. Toutefois le loup raisonneur de la fable[1] est injuste, car il veut tre approuv ; ici se montre l'injustice, qui serait donc une prtention d'esprit. Le loup voudrait que le mouton n'ait rien  rpondre ou tout au moins qu'un arbitre permette ; et l'arbitre, c'est le loup lui-mme. Ici les mots nous avertissent assez ; il est clair que la justice relve du jugement, et que le succs n'y fait rien. Plaider, c'est argumenter. Rendre justice, c'est juger. Peser des raisons, non des forces. La premire justice est donc une investigation d'esprit et un examen des raisons. Le parti pris est par lui-mme injustice ; et mme celui qui se trouve favoris, et qui de plus croit avoir raison, ne croira jamais qu'on lui a rendu bonne justice  lui tant qu'on n'a pas fait justice  l'autre, en examinant aussi ses raisons de bonne foi ; de bonne foi, j'entends en leur cherchant toute la force possible, ce que l'institution des avocats ralise passablement.
ALAIN

[4] - Allusion  la fable de La Fontaine  le loup et lagneau  dans laquelle le loup, non seulement veut manger lagneau mais le persuader quil est dans son bon droit en le dvorant.


