  Le miracle de la peinture, c'est que ce feu de socit, ce reflet d'opinions et de jugements, chose par excellence mobile et dcevante, fait un objet durable et dsormais immobile. Cette me, par exemple la Joconde, ou la Vierge du Mariage, cette me est  saisir ; elle ne se drobe point ; mais aussi elle ne se divise point ; elle ne s'explique pas, mais elle s'offre. Ce qui au monde est le moins objet est devenu objet ; on le possde en une apparence immuable et suffisante ; c'est  nous, par une sympathie qui ne troublera pas cette image, par une sympathie qui peut hsiter, se tromper, revenir, c'est  nous de comprendre ce langage sans paroles. Cette confidence est sans fin, et veille en nous un dveloppement parallle, sans paroles aussi ; non pas une suite d'instants, mais une suite de moments o toute une vie, pass, prsent, avenir, est rassemble. D'o cette contemplation vhmente dont je parlais. C'est le propre de l'apparence qu'elle exprime tout, et qu'elle suffit ; mais seule la peinture fixe l'apparence ; et seule la grande peinture choisit justement l'apparence  laquelle nous avions voulu nous arrter. C'est ainsi que le vrai peintre, par refus de penser, c'est--dire de dfinir, et par choisir seulement les moments en cartant les instants, a prpar son prcieux objet pour une contemplation sans fin.
ALAIN


