   La langue est un instrument  penser. Les esprits que nous appelons paresseux, somnolents, inertes, sots, vraisemblablement surtout incultes, et en ce sens qu'ils n'ont qu'un petit nombre de mots et d'expressions ; et c'est un trait de vulgarit bien frappant que l'emploi d'un mot tout fait. Cette pauvret est encore bien riche, comme tes bavardages et les querelles te font voir ; toutefois ta prcipitation du dbit et le retour des mmes mots montrent bien que ce mcanisme n'est nullement domin. L'expression  prend alors tout son sens. On observera ce bavardage dans tous les genres d'ivresse et de dlire. Et je ne crois mme point qu'il arrive  l'homme de draisonner par d'autres causes ; l'emportement dans le discours fait de la folie avec des lieux communs. Aussi est-il vrai que le premier clair de pense, en tout homme et en tout enfant, est de trouver un sens ce qu'il dit. Si trange que cela soit, nous sommes domins par la ncessit de parler sans savoir ce que nous allons dire ; et cet tat sibyllin est originaire en chacun ; l'enfant parle naturellement avant de penser, et il est compris des autres bien avant qu'il se comprenne lui-mme. Penser, c'est donc parler  soi.
ALAIN


